Chris Marker au Seuil.

Par Hervé Serry

 

 

Chris Marker a été proche des éditions du Seuil durant une décennie. Après la guerre, les affinités qui le lient à cette jeune maison d’édition fondée en 1935 et marquée par son engagement catholique, à ses fondateurs et patrons, Paul Flamand et Jean Bardet à ses collaborateurs et auteurs, à ses réseaux, sont nombreuses.

 Paul Flamand et Jean Bardet

     Paul Flamand et Jean Bardet réunis pour un portrait

 réalisé au milieu des années 1970.

 

« Chris Marker est né le 21 juillet 1921 à l’Ile-aux-Moines. Français d’origine russo-américaine – “ce qui ne lui simplifie pas la vie par les temps qui courent”[2]. » C’est ainsi que le rempli de son premier roman, Le Cœur net, publié par le Seuil en 1950, présente ce jeune auteur. Ce pseudonyme n’est pas le premier, ni le seul, inventé par Christian Bouche-Villeneuve – né en fait à Neuilly sur Seine –, dans un jeu d’artifices autour de sa biographie.

Divers témoignages révèlent que Christian Bouche-Villeneuve manifeste dès l’adolescence un vif intérêt pour la littérature[3]. Durant ses années de lycée, il participe avec des condisciples du lycée Pasteur de Neuilly, dont Bernard Voyenne et Bernard Pingaud, rejoints par des élèves du Cours secondaire tout proche, à l’instar de Simone Kaminker-Signoret, à l’animation d’un modeste journal Le Trait d’union. Sous pseudonyme, le jeune Bouche-Villeneuve rédige des articles sur le théâtre qui l’enthousiasme alors (particulièrement les pièces de Jean Giraudoux et de Marcel Achard). Cette passion pour l’auteur de La Guerre de Troie n’aura pas lieu conduit en 1952 celui qui est devenu Chris Marker à donner à la collection « Écrivains de toujours » du Seuil un Giraudoux par-lui même, très remarqué par la critique.

Avant cela, durant les « années noires », installé à Vichy où son père travaille dans l’administration d’un ministère, il fonde et dirige sous le nom de Marc Dornier une éphémère revue d’étudiants, La Revue française. Cahiers de la Table ronde. Par ce biais, il veut permettre à la jeunesse de contribuer au « redressement français » que le gouvernement de la Révolution nationale promeut. Deux livraisons paraissent, avec des articles de Bernard Pingaud, du père de Christian Bouche-Villeneuve, du poète Roger Lannes ou encore du pianiste Alfred Cortot[4]. La revue entretient des liens avec une association, « Jeune France », qui autour de propositions de Pierre Schaeffer et d’Emmanuel Mounier, et de Paul Flamand qui en est un haut responsable, poursuit dans le domaine culturel la même volonté de redressement. À partir de 1942, le jeune homme participe à la Résistance au sein des Francs Tireurs Partisans, puis, au coté de l’armée américaine à d’opérations liées au débarquement[5].

Comme le résume une notice biographique du Seuil, « Ayant fait, pendant la guerre, ce qu’il avait à faire, s’est occupé à la Libération de culture populaire en France, puis en Allemagne[6]. » En effet, avec Joseph Rovan, défenseur dès la Libération d’un rapprochement franco-allemand, il anime Doc, le périodique partagé par les mouvements Peuple et Culture et Travail et culture, deux groupements d’éducation populaire – un enjeu central des années d’après-guerre –, animés par des militants de diverses obédiences religieuses et politiques. En 1947, des tensions éloignent Rovan et Marker de cet organe que des proches du Parti communiste entendent annexer. Rovan devient un collaborateur majeur du Seuil et Peuple et Culture, qu’il dirige bientôt avec Joffre Dumazedier, publie ses livres sous la marque Seuil. Marker rejoint alors l’équipe des chroniqueurs d’Esprit où il publie d’abord un poème, Romancero de la montagne[7], sur l’univers des combattants, sur le courage et la mort, puis inaugure une rubrique d’« Actualités imaginaires » dévolue à la littérature et au cinéma.

 

série peuple et culture

Couverture d'un volume de la série des livres de l'association

 "Peuple et culture" publiée par le Seuil.

Les textes de ce numéro sont rassemblés et présentés par

Chris Marker et Bégnigno Cacérès. 

 

À la faveur des liens tissés durant l’Occupation à « Jeune France » et plus largement, Esprit, périodique intellectuel regroupant des catholiques progressistes fondé aux débuts des années 1930 par le philosophie Emmanuel Mounier, est à partir de 1945 édité par le Seuil. Cette alliance procure à Mounier une assise éditoriale, même si le Seuil est alors une maison modeste. Pour Bardet et Flamand, elle permet d’attirer des auteurs et d’étendre leurs réseaux. Le recrutement de Chris Marker comme auteur, et bientôt comme directeur de collection, s’inscrit dans cette stratégie. Par l’intermédiaire d’Emmanuel Mounier, dès 1946, il avait présenté au Seuil un recueil poétique signé Chris Mayor, D’une planète morte, finalement refusé par Paul Flamand qui juge le manuscrit prometteur, mais d’une réalisation trop inégale. Une anthologie de poètes, L’Homme et sa liberté. Jeu pour la veillée, quatrième tome de la collection Veillées, entâme sa collaboration en 1949. Puis il se voit confier plusieurs traductions, l’une d’elles, La Colonne de feu de Francis Stuart, est réalisée à l’occasion d’un séjour en Amérique latine en tant que missionnaire de l’Unesco. Le jeune auteur, déjà investi dans de nombreuses activités, projets et voyages, n’oublie jamais la confiance que Bardet et Flamand lui portent. Et les travaux que lui confie le Seuil sont autant de possibilités de mener à bien d’autres ambitions, d’autres explorations.

 

Volumes Veillés réalisé par Chris Marker

intérieurs du volume Veillées de Chris Marker

 

Couverture et pages intérieurs du volume Veillées réalisé par Chris Marker. (1949) 

 

 

Son premier et finalement seul roman, Le Cœur net, paraît en 1950. Sa réception critique est positive. Elle révèle une notoriété naissante et des relais solides dans les milieux littéraires alors que le public fait un succès modeste au livre. Cette œuvre dont « le danger est le thème » montre les proximités du jeune créateur avec l’esprit humaniste de sa maison d’édition.

Il s’agit d’un roman d’aventures. En Extrême-Orient des hommes agissent pour établir une ligne de la poste aérienne. Un pilote, rescapé in extremis d’une violente tempête, est assassiné par le gardien à demi fou de l’aéroport isolé où enfin il était parvenu à poser son appareil. La seconde partie de l’ouvrage déroule les réflexions des personnages après cette mort pour élucider la manière dont ceux-ci usent du danger « dans leurs amours, dans leur métier, pour prendre leur propre mesure et pour renouveler leur jeunesse »[8]. Le sujet rappelle Antoine Saint-Exupéry et l’écriture s’inspire de celle d’André Malraux. La bande promotionnelle qui orne l’ouvrage cite l’auteur de La Voie royale : « Pour l’essentiel un homme est ce qu’il cache ». Selon le critique Max-Pol Fouchet, cette prose qui cherche la « vérité de l’homme » se plie parfaitement au « devoir » du romancier d’aujourd’hui : celui « de faire l’épreuve réfléchie de sa condition d’homme » et de « confronte[r] la vie avec les raisons de la vivre »[9]. Jean Blanzat, comme Fouchet grande figure de la Résistance intellectuelle durant l’Occupation, estime que certaines réflexions prêtées au héros au sujet de la mort prennent « un curieux accent mystique »[10]. Pour un représentant de Témoignage Chrétien, Marker dessine les contours d’une « relève humaniste ». Si le livre de Marker est éloigné des « préoccupations sociales », il est « engagé, car c’est toute la condition humaine » que l’écrivain considère. L’humanisme de ses personnages se double d’un « besoin de Dieu, d’un Dieu vivant » pour lutter contre une inquiétude née d’un sentiment de péché. Et le périodique catholique de conclure que « Le Cœur net est un nouveau maillon de cette chaîne que s’efforcent de forger tous ceux qui ne peuvent se résigner à un monde déchiré entre le désespoir et l’idolâtrie matérialiste, ni se contenter des vieux rêves idéalistes[11]. » À un autre pôle de la critique, Maurice Nadeau admet pour sa part qu’une « nouvelle sensibilité » littéraire est née de la guerre et de ses horreurs, encore sombrement nourrie par la dévastation atomique, que celle-ci soit « Noire », « existentialiste » ou « lazaréenne » avec Jean Cayrol, qui a obtenu au Seuil le prix Renaudot en 1947 pour Je vivrai l’amour des auteurs. Toutefois, il se méfie d’un possible « cul-de-sac » spiritualiste. Marker et son roman « d’après le déluge » propose une « étonnante méditation » dont « le monde, la vie l’amour l’action et la contemplation, les fins dernières de l’homme constituent le sujet. » Autrement dit, un point d’appui pour « rebâtir »[12].

 

Le coeur net

 

Couverture et bande promotionnelle du roman de Chris Marker,

 Le Coeur net (1950). 

 

Le lancement de la collection « Petite Planète » sous la direction de Chris Marker en 1952 est tout aussi remarqué. Insérés dans un ensemble regroupant plusieurs collections de vulgarisation destinée au grand public – après une série littéraire, « Écrivains de toujours » crée par Albert Béguin et avant des séries historique, musicale, scientifique et religieuse –, ces essais très soignés entendent se démarquer des guides de voyage, des livres d’histoire, des brochures promotionnelles ou encore des souvenirs de voyages. Comme l’explique l’argumentaire très certainement rédigé par Marker, « Petite Planète » se veut « l’équivalent, plutôt, de la conversation que vous aimeriez avoir avec un homme intelligent et connaissant bien le pays qui vous intéresse ». Cette collection correspond à une nouvelle époque, celle où « le temps du monde fini a commencé », où « Nous sommes devenus les héritiers de toute la Terre, notre avenir est dans les astres (…) ». Après et avec « Malraux, Keyserling, Zig et Puce, Tibor Mende, le Cinémascope et l’Unesco (…), nous commençons à nous faire à l’idée d’habiter une petite planète. » Le savoir scolaire n’est d’aucun secours pour cela car il est d’un « monde révolu ». Et les éditeurs sont confrontés à cette volonté de connaître comme le démontre « le goût du public pour tout ce qui est récit vécu, expérience, découverte (…) ». Marker affirme encore que le « besoin d’évasion » n’est pas l’origine d’une telle quête :

« Nous avons passé le cap du XIXe siècle. On ne s’évade plus si facilement d’un monde désormais conquis, et un nouveau tourisme apparaît, qui exorcise le pittoresque. Cet engouement du lecteur pour la connaissance du monde, ce n’est pas le signe qu’il s’est brusquement découvert pour les autres nations une curiosité longtemps sommeillante : c’est plutôt qu’il a compris que leur connaissance était une étape, une composante indispensable de la connaissance de soi-même. Ce n’est pas le Français qui a changé : c’est la géographie »[13].

 

La presse réserve un accueil enthousiaste à la série. Si les paysages et les monuments vous attirent, « Petite Planète » n’est pas pour vous, juge La Table ronde : le but est de « renseigner dès l’abord ses lecteurs sur les problèmes humains qui se posent dans les pays » considérés. La collection richement illustrée – une centaine de pages sur deux cents –, et brillamment maquettée, grâce notamment au talent de Juliette Caputo, offre « des images d’hommes d’abord[14]. » L’illustration de couverture, systématiquement un portrait de femme, signifie l’approche subjective, toujours privilégiée, des peuples étrangers. Au final, pour « Petite Planète » dont la gestion quotidienne est assurée par Juliette Caputo, trois douzaines de titres paraissent sous la direction de Marker de 1954 aux débuts des années 1960[15]. Plusieurs de ses proches ont été mis à contribution pour réaliser ces volumes : à l’instar de Bernard Pingaud (sur la Hollande), Yéfime Zarjevski (Japon), Joseph Rovan (Allemagne), Paul Lengrand (Italie, signé Paul Lechat), Franz Thomassin (Portugal, sous le nom de Franz Villier) ... L’idée d’« Album Petite Planète » séduira les patrons du Seuil mais n’aboutie qu’à la sortie d’un volume de photographies de William Klein, Life is good and good for you in New York (1956). L’exceptionnelle qualité des images, de la mise en page et de l’impression singularisent ce livre.

 

Album petite planète 1 Album petite planète 3

 

 

Deux volumes de la série "Petite Planète inventée par Chris Marker pour le Seuil.
Chine (n°12, 1956) est un grand succès de la série. 

 

 

 

New York William Klein

 

Couverture de Life is good and good for you in New York (1956).

Le livre obtient le Prix Nadar en 1957.

 

Dès le début des années 1950, Chris Marker s’est engagé dans le travail cinématographique. Les liens demeurent fort avec le Seuil et ses proches. Avec Alain Resnais, qu’il côtoie depuis l’époque de Doc, il réalise pour la revue Présence africaine – dont quelques numéros sont édités par le Seuil –, un documentaire sur l’art nègre, Les Statues meurent aussi, qui devient vite une charge anticolonialiste. Après trois ans de travail, le film est interdit de projection en 1953. À l’occasion de l’organisation par Peuple et Culture d’une université sportive à Helsinki où se tiennent les Jeux olympiques de 1952 – événement important durant lequel sportifs Américains et Soviétiques s’affrontent en pleine guerre froide –, il réalise un film (Olympia 52). Trois ans plus tard, Marker accompagne en Chine des membres d’Esprit. Outre un film, Dimanche à Pékin (1955), il profite de sa rencontre avec le journaliste Armand Gatti, également du voyage, pour réaliser un reportage photographique paru dans Esprit (janvier 1956). Peu après, le volume de « Petite Planète » consacré à ce pays est publié sous la signature du même Gatti, qui donne bientôt au Seuil sa production théâtrale. Avec Marker, il participe encore au tournage de Lettre de Sibérie (1958), financé par Anatole Dauman, également producteur d’Alain Resnais. D’autres films ou courts-métrages permettent à Marker d’organiser ce croisement des genres. Ainsi, le Seuil lance un « “ciné-essai” comme il y a des cinés-romans » avec Coréennes, seule réalisation de la collection « Courts métrages ».

 

 Ce magnifique album marie textes et images dans un format italien pour « voir apparaître un genre distinct de l’album et du reportage ». Une courte présentation, en quatrième de couverture, affirme encore que « Coréennes doit s’entendre ici au sens de Gnossiennes ou Provinciales c’est-à-dire “pièces d’inspiration coréenne”. On y trouvera, outre les dames de Corée (qui a elles seules vaudraient plus d’un long métrage), des tortues qui rient, des géants qui pleurent, un légume qui rend immortel, trois petites filles changées en astres, un ours médecin, un chien qui mange la lune, un tambour qui fait danser les tigres, plusieurs chouettes, et sur ce décor immortel, un pays anéanti hier par la guerre, qui repousse “à la vitesse d’une plante de cinéma”, entre Marx et les fées ».

 

Plus tard, les essais, Commentaires I et II (1961 et 1962), poursuivent ces expérimentations en mêlant divers documents – coupures de presse, bandes dessinées, gravures… – à des photographies et des textes de Chris Marker qui commente notamment ses propres films.

 

 

Coréennes

 

Quatrième de couverture et notation intérieure de l'album de Chris Marker, Coréennes, série "Album Petite Planète", n°1, 1959. 

 

C’est, semble-t-il, à la fin des années 1950, que Marker s’éloigne de l’édition et de l’équipe du Seuil. En 1962, selon un journaliste, Chris Marker, est « un poète, un humoriste, un défenseur d’idées vécues (…), un homme d’action et d’entreprises, un voyageur, un curieux, un explorateur à l’affût, un tendre, un écrivain lucide, un cinéaste au “style” juste, précis, méthodique, (…) un homme international »[16]. Toutes ses positions, cette diversité, se poursuit dans une œuvre rapidement reconnue. Elles nourissent cette riche collaboration avec le Seuil. D’une amitié réciproque avec Paul Flamand et Jean Bardet dont on imagine que si elle n’occasionne plus de publications communes, elle demeure réelle par la suite.



[1] Ce texte est issu d’une recherche monographique sur les éditions du Seuil à paraître en 2013 sous le titre (provisoire) La fabrique du Seuil.

Elle a donné lieu à plusieurs publications, dont Hervé Serry, Les Editions du Seuil. 70 ans d’histoire, Seuil, 2008.

[2] Notice « Chris Marker, Le Cœur net roman » (Fonds des Editions du Seuil, Institut mémoires de l’édition contemporaine, Caen, désormais noté FEDS).

[3] Simone Signoret, La Nostalgie n’est plus ce qu’elle était, Seuil, 1976, p. 32. Bernard Pingaud, Une tâche sans fin. Mémoires, Seuil, 2009, p. 92 sq.

[4] Olivier Cariguel, Panorama des revues littéraires sous l'Occupation - Juillet 1940 Août 1944, Imec, 2007, p. 366-370.

[5] Bamchade Pourvali, Chris Marker, Cahiers du Cinéma, Scérén-Cndp, 2004, p. 9.

[6] Notice, « Chris Marker, Le Cœur net roman » (FEDS).

[7] Esprit, juillet 1947, n°7, p. 90-98.

[8] Le Cœur net, Seuil, 1950.

[9] Max Pol Fouchet, « Chris Marker, ou la révélation par l’acte », Liens. Cahier mensuel des lettres et des arts, 1er mai 1950.

[10] Le Figaro littéraire, 19 novembre 1949.

[11] André Alter, Témoignage chrétien, 17 février 1950.

[12] Maurice Nadaud, « Les conditions du recommencement », Combat, 3 novembre 1949.

[13] Chris Marker, « Petite Planète », 27 rue Jacob, été 1954, n°10, p. 1.

[14] La Table ronde, janvier 1955, p. 163.

[15] La série est alors reprise par Jacqueline Trabuc puis, plus tard et sous une autre forme par Simonne Lacouture.

[16] Arts et vie, avril 1962.